J’ai laissé hier ma narration en suspens, et abandonné à leur mort toutes les idées et phrases toutes faites dont j’avais la tête pleine.
Qu’aurais-je dit à cet opérateur, dans le confort de mon duvet, qui ne sait pas tout le désarroi que je ressens chaque matin sur le chemin du travail, et chaque soir quand je me rends compte que je n’ai rien produit de concret durant les dernières heures ? Et l’argent, la sécurité psychologique qui ne s’accumule pas assez vite à mon goût ?
-« Monsieur, raconte-moi une histoire ».
Au moins, dans le fauteuil du dentiste, je peux fermer les yeux et serrer très fort la petite vache en peluche qu’il me laisse prendre dans le bac à jouets…Serrer les poings sur quelque chose, et fermer les yeux dans l’espoir que le mal disparaisse, comme je l’ai fait avant l’accident, quand j’ai vu la voiture foncer sur nous au sortir d’un tournant.
Je n’arrivais pas à me connecter au site. Je n’arrivais pas à acheter mon billet en ligne. J’ai attendu le lendemain matin et j’ai acheté un billet pour le mauvais jour…parce que je n’avais pas envie de partir, je n’avais pas envie de dépenser mon argent, je n’avais pas envie de partir au travail avec une boule dans le ventre en face d’une autre journée d’inutilité.
Je ne pensais pas que j’allais dépenser autant. Tout s’empilait : voyage, loyer, factures…Ce mois-ci est une artère ouverte et j’ai pleuré tant de fois ce mardi que j’avais mal à la tête avant d’arriver à la banque.
Le halo n’est pas toujours à son bureau ; mais, en fait, juste quand j’ai besoin de lui.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu le halo en dehors de la banque. Et puis, hier, je l’ai croisé, je lui ai parlé, je l’ai laissé m’embrasser, parce qu’avec lui tout est facile, et que je n’ai pas d’autres sentiments à son égard que l’envie d’en avoir plus, toujours plus, petit à petit, et de le laisser prendre ce qu’il veut, probablement parce que je sais que pour lui cela ne voudra rien dire de particulier.
L’envie m’est passée d’être le Tout de quelqu’un, son « all and everything » ; la responsabilité est trop grande, et il y a tant de choses à vivre, tant de combinaisons différentes. Une telle adoration n’est qu’un fantasme adolescent, et se heurte à la capacité de chacun de progresser, de changer, de grandir…de déménager.
Si seulement si…j’étais sûre que nous avions un pacte, une relation qui durerait pour toujours, comme une correspondance secrète ; bien plus qu’un jeu, plus sincère qu’un mariage…une porte ouverte que l’on peut franchir sans jugement.
Voici ce que je redoute le plus dans ce séjour chez mes parents : ma porte qui s’ouvrira sur le regard de ma mère, sans cesse posé sur moi ; l’incapacité de faire un choix entre rester enfermée à ne pas vivre et affronter le regard, la présence, le jugement. Ne pas avoir d’autres choix.
Ici, à Glasgow, j’existe sans contexte, j’existe par moi-même.
Je ne me rends pas compte de l’effet que je peux avoir sur les autres. Je les laisse venir. Ils m’approchent parce qu’ils reconnaissent quelque chose en moi, sont attirés par l’une de mes attitudes ; probablement un détail qui reste pour moi sans importance, normal, banal.
J’ai passé trois heures assise hier avec Alex. Le détail qui a retenu son attention a été la queue de chat de mon déguisement d’anniversaire, et la façon que j’avais de la relever pour ne pas l’écraser en m’asseyant.
Il a aimé le passé en moi. Ce qu’il voit reflété de sa propre expérience.
Je ne sais pas comment je fais pour toujours rencontrer les bonnes personnes…et à chaque fois je pense à la personne qui est morte alors que nous sommes sortis de la voiture indemnes. Je pense é lui qui aurait pu me tuer et qui y a laissé sa vie, et j’aimerais savoir si, tout là-haut dans la balance cosmique, il y a un poids qui porte son nom et que je devrais porter à jamais.
Deux semaines ; deux semaines pour répondre à tout cela.
Vivre ; écrire ; re-lire ; créer. Et après La Tombe du Pasteur viendra un autre roman. Un autre voyage ? Réel ? Métaphorique ? Un autre roman. Pour toujours…Mais qui de la vie ou de l’art est arrivé en premier ?
Commençons par le commencement. Cela est bien logique, mais voila un précepte que je ne suis que rarement, portée par les images dans ma tête, la musique, leurs mouvements en rythme ; parfois leur imposante immobilité.
J’ai expérimenté bien souvent dans le passé une frénésie d’écrire ; le besoin de tout poser sur le papier, canaliser à une vitesse phénoménale le maelstrom de tant d’idées différentes. Je n’ai presque rien gardé des bouts de romans que j’ai écrits aux Shetland, enfermée dans le froid dans l’isolation d’une autre île (oh ! Douloureuse redondance). Et les entrées du journal, si elles sont pitoyables du point de vue du style, présentent au moins l’avantage d’être sincères, simples et naïves, comme les quelques entrées d’il y a presque trois ans à l’époque de ma relation avec Philippe. Je garde quelques souvenirs flous de cette période ; quelques uns très forts ; et, à jamais, ces quelques lignes qui immortalisent ce qui s’est passé, rendant notre relation immortelle à ma propre mémoire qui voudrait parfois broyer, écraser, faire comme si je n’avais aucune reconnaissance à avoir, alors que j’ai une dette énorme envers Philippe, et que cette période restera jusqu'à la fin de ma vie marquée d’une teinte toute particulière.
Et pourtant, quand je m’imagine les souvenirs des autres, j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose, que le coche de la vieillesse est arrivé trop tôt et que je m’y suis accrochée avec immaturité, et me suis laissée traîner. J’ai beaucoup saigné et j’ai encore du gravier dans mes blessures.
À quoi est-ce que je pense quand je me remémore ma vie d’étudiante, la légendaire période de liberté pour tant d’autres, les lendemains ensoleillés et les barbecues du samedi soir, dans la villa de l’ami dont les parents sont absents pour le week-end. Ce que j’ignore en fait, c’est la valeur que ces quelques moments surgis du passé prendront dans 15 ou 20 ans, quand la vie ne sera plus une attente, une montée vers le plateau rêvé de la routine, de la sécurité, du toujours pareil qui n’ennuie pas parce qu’il est vraiment nous.
Je chérirai probablement ces moments ; mais je ne regretterai pas d’en avoir eu si peu.
Voyons si je peux me présenter à travers diverses scénettes (saynètes) :
-La soirée gothique dans le bunker près du trophée d’Auguste. Une belle soirée d’Août, avec vue sur la Côte d’Azur éclairée. Je vois la silhouette d’Aurélien assis sur un rocher au-dessus du précipice, et les lumières oranges et blanches et bleues en face de lui, et nous ne savions pas s’il les regardait ou s’il voulait se jeter dans le vide.
Je ne connaissais pas ces gens, mais je me souviendrai toujours des collants troués d’Yvelines et des soirées sous la voûte du Niel’s Club. La fraîcheur du soir d’été, le retour vers la Cité U et ma petite chambre.
À l’époque, mon anorexie se portait toujours bien et je mangeais des carottes en boîte sur lesquelles j’étalais du Saint-Moret.