Une partie de moi est restée à Oslo, ville chienne, ville pute d'une culture qui n'est pas la sienne, ville où sont morts mes idéaux d'un modèle nordique.
Une partie de moi est restée au Rockefeller, où cette fille anonyme m'a traitée avec tant d'impolitesse. Une partie de moi est restée dans le passé, et elle erre dans des mondes imaginaires pleins de sang et d'éclaboussure que l'écriture, cette fois, n'arrivera pas à éradiquer.
Elle pense qu'elle aurait dû frapper, planter ses ongles dans la chair du cou, pénétrer la trachée, crever les yeux, étrangler avec le cordon du précieux pass qui permet à cette souillure américaine d'être là, mais ne l'autorise pas à me manquer de respect. La pousser à terre et lui éclater le nez avec mon talon, lui arracher le foie, car les gens comme elle n'ont rien dans les entrailles, la tordre, la pénétrer, la déchirer, montrer mes doigts sanglants à la foule dont, pour une fois, j'assumerai le regard...laisser la tension retomber, me rendre compte de ce que je viens de faire, trouver une justification en moi-même que la loi refusera...et pourtant.
Je pense parfois - et je sais que si j'écris et je publie cela n'arrivera jamais, que la barrière de la fiction est cathartique et qu'une fois la scène suivante couchée sur papier, je ne pourrais la mettre au monde, aussi claire que soit la vision dans mon esprit.
Je pense à la rencontrer un après-midi, à parler tatouages, musique, diverses choses, je pense à aller acheter les boissons et verser un puissant laxatif ou émétif dans son verre, qui prendra effet après quelques minutes, qu'elle passera à se demander si nous nous sommes bien rencontrées l'an dernier comme je l'affirme, même si elle ne s'en souvient pas. Je vois ses convulsions, je vois la peur dans son regard et le dégoût moqueur dans celui des spectateurs. J'espère que personne ne m'a vue droguer sa boisson. Ce n'est de toute façon qu'un médicament disponible en pharmacie - je ne risque légalement pas grand' chose.
Je la vois partir dans l'ambulance. Je me vois réprimer un sourire. Je ne lui ai jamais révélé comment nous nous sommes rencontrées. Je suis la seule à savoir.
C'est écrit...
Cela n'arrivera jamais.
Il faut oublier, aller de l'avant, passer à autre chose. Mais je repenserai toujours à cette âme errante dans le Rockefeller, qui vient s'y laver les mains, sanglantes, depuis plus de soixante ans, qui ne comprend pas où est passée l'eau, remplacée par des vagues sonores, des flashes de lumière, des foules hurlantes, et qui m'a peut être inspiré ma violence de ce soir là, l'a attirée a lui, l'a nourrie, l'a frappée à son image, et la libèrera peut être, le temps venu, lorsqu'il verra de nouveau une pauvre fille se comporter comme une moins que rien.
Il faut aller de l'avant, il faut cultiver mon talent.